Exposition - Les États-Unis et Chantilly. Histoires croisées
Lors de son discours de réception à l’Académie française, prononcé en l’honneur de son prédécesseur Charles de Montalembert, Henri d’Orléans, duc d’Aumale, fondateur du musée Condé du Château de Chantilly, célébra « le triomphe [aux États-Unis] des libres institutions dont l’origine se confond avec la dernière gloire de la vieille monarchie française. »
Le duc d’Aumale avait sans doute conscience que l’histoire du Château de Chantilly et des dynasties princières qui l’ont modelé est intensément liée à celle des États-Unis d’Amérique. De la guerre d’indépendance aux combats pour l’abolition de l’esclavage, des voyages d’exil à la conquête de l’Ouest, des champs de bataille de la guerre de Sécession aux grandes demeures du Gilded Age américain, ces liens inattendus révèlent un dialogue constant entre l’un des plus prestigieux châteaux français et une nation en devenir. Ces résonances politiques, culturelles et humaines entre l’un des plus grands châteaux français et une jeune nation alliée au destin singulier constituent le fil conducteur de l’exposition du musée Condé.
Cette exposition propose de parcourir près de deux siècles d’échanges politiques, culturels, artistiques et humains entre Chantilly et les États-Unis. Elle met en lumière le rôle singulier joué par les princes d’Orléans dans la construction de ces relations transatlantiques, tout en révélant l’influence durable de Chantilly sur l’imaginaire américain.
RMN-Grand Palais Domaine de Chantilly-René Gabriel Ojéda
Tout commence à la fin du XVIIIe siècle, à la veille de la Révolution française, dans les cuisines des princes de Condé au Château de Chantilly, alors considérées comme le laboratoire de l’avant-garde culinaire européenne. James Hemings, esclave affranchi devenu l’un des pères fondateurs de la gastronomie américaine, reçoit en 1787 une formation exceptionnelle au château auprès des pâtissiers et cuisiniers du prince de Condé. Hemings est alors le premier Américain à bénéficier d’un apprentissage culinaire formalisé en France. De retour auprès de Thomas Jefferson, il contribue à diffuser aux États-Unis des spécialités inspirées de Chantilly, comme la crème glacée, les macarons, les œufs à la neige ou les macaronis au fromage, le fameux « Mac & Cheese » !
Dix ans plus tôt, en 1777, Louis-Philippe d’Orléans, futur « Philippe Égalité », choisit de soutenir la cause de l’indépendance américaine. Aristocrate libéral, fasciné par les idéaux nouveaux venus d’outre-Atlantique, il voit dans ce conflit l’occasion de promouvoir une conception renouvelée de la monarchie autant qu’une opportunité de renforcer son propre prestige. En 1778, il obtient le commandement d’une escadre française engagée au large d’Ouessant, épisode qui témoigne de l’implication des élites françaises dans la naissance des États-Unis.
Vingt ans plus tard, les bouleversements de la Révolution française inversent les trajectoires. En 1796, les fils de Philippe Égalité prennent à leur tour le chemin de l’exil américain. Louis-Philippe, futur roi des Français et père du duc d’Aumale, embarque clandestinement sous un faux passeport danois avant d’être rejoint par ses frères, les ducs de Montpensier et de Beaujolais. Munis de quelques chevaux, d’un modeste équipage et de matériel de dessin, les trois princes entreprennent un long voyage à travers un pays en pleine construction.
De Philadelphie aux rives du Mississippi, ils découvrent une société démocratique encore fragile et rencontrent les grandes figures de la jeune République, à commencer par le président George Washington, retiré dans sa propriété de Mount Vernon. Cette traversée de l’Amérique les confronte également aux réalités plus sombres du Nouveau Monde : le sort des peuples autochtones, la condition des Afro-Américains réduits en esclavage, les tensions qui traversent une société fondée sur les idéaux de liberté et d’égalité.
Ces questionnements traverseront durablement la famille d’Orléans. En 1848, après la chute de la monarchie de Juillet, le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe et fondateur du musée Condé à Chantily, écrit à bord du bateau Solon, qui le portait vers l’exil et l’Angleterre : « Je me ferai probablement citoyen des États-Unis ; j’ai toujours aimé l’agriculture, je défricherai et je vivrai de mon travail… » (Archives du musée Condé, 1 PA 103, 20 mars 1848). Derrière cette rêverie d’une vie nouvelle se dessine l’image idéalisée d’une Amérique perçue comme un espace de liberté et de recommencement.
Le duc d’Aumale partage également avec nombre de ses contemporains un profond rejet de l’esclavage. Sa bibliothèque conserve des ouvrages emblématiques de la cause abolitionniste, tels que La Case de l’oncle Tom ou L’Adresse au roi Coton.
Cet engagement ne reste pas théorique. En 1862, deux neveux du duc d’Aumale, le comte de Paris et le duc de Chartres, s’engagent dans les rangs de l’armée de l’Union aux côtés du général McClellan. Ils combattent pour la préservation de l’Union et contre l’esclavage, inscrivant ainsi l’histoire de la famille dans l’un des conflits fondateurs de l’identité américaine.
RMN-Grand Palais domaine de Chantilly-Michel Urtado
L’exposition met également en lumière la figure fascinante du général Philip Kearny. Ancien aide de camp du duc d’Aumale au sein des Chasseurs d’Afrique, héros de la guerre américano-mexicaine et premier Américain décoré de la Légion d’honneur, il trouve la mort le 1er septembre 1862 lors de la bataille de Chantilly, en Virginie. Ce nom, donné à une localité américaine par Richard Henry Lee en souvenir du château qu’il avait admiré en France, illustre la puissance des circulations culturelles entre les deux rives de l’Atlantique.
À la fin du XIXe siècle, alors que les États-Unis connaissent une expansion économique sans précédent, Chantilly devient une source d’inspiration majeure pour les grandes fortunes américaines du Gilded Age. Le prestige du chantier du Château de Chantilly entrepris par le duc d’Aumale et l’extraordinaire collection qu’il a réunie attirent architectes, collectionneurs et magnats de l’industrie. Le château fait l’objet d’articles dans la presse spécialisée américaine, tandis que George W. Vanderbilt II et son architecte Richard Morris Hunt visitent Chantilly avant d’entreprendre la construction de Biltmore House, en Caroline du Nord. Il en est de même pour William K. et Alva Vanderbilt qui rencontrent, toujours avec l’architecte Hunt, et visitent le nouveau château de Chantilly, qui devient une source d’inspiration pour les extraordinaires résidences alors en construction à Newport.
L’exposition abordera la question du collectionnisme et de la compétition culturelle qui s’instaure entre les grandes fortunes américaines et les collectionneurs européens. L’acquisition par le duc d’Aumale, en 1854, de la célèbre lettre de Christophe Colomb adressée à Luis de Santángel – premier document imprimé annonçant la découverte de l’Amérique, dont un rare exemplaire est conservé au musée Condé – illustre cette volonté de faire de Chantilly un lieu de mémoire partagé entre l’Ancien et le Nouveau Monde.
Avec le soutien des Friends of the Domaine de Chantilly.
Commissariat
Mathieu Deldicque, conservateur en chef du patrimoine, directeur du musée Condé et du musée vivant du Cheval
Laurent Ferri, curator of the pre-1800 Collections in the Division of Rare and Manuscript Collections of Cornell University Library
Florent Picouleau, chargé d’archives au musée Condé
Monia Teffah, assistante de conservation, chargée de la bibliothèque du musée Condé
Billet horodaté 1 jour (visite du château, du parc et ses jardins et des Grandes Écuries AVEC cabinet des livres)
Accès aux animations équestres (selon programmation) et aux expositions du château et du Jeu de Paume
Billet horodaté 1 jour (visite du château, du parc et ses jardins et des Grandes Écuries AVEC cabinet des livres)
Accès aux animations équestres (selon programmation) et aux expositions du château et du Jeu de Paume